Sauver la liberté d’expression – Monique Canto-Sperber – Albin Michel – Mai 2021

Introduction 

« Qui pense finement et s’exprime avec grâce,

Fait tout passer car tout passe. » Jean de La Fontaine

Nous sommes dans un brouhaha inaudible et nous ne nous écoutons plus. « La liberté d’expression est donc prise en otage : d’un côté, elle sert à cautionner des propos abjects ; de l’autre, elle est contestée dans son principe par l’activisme de censeurs qui veulent faire la loi en matière d’expression publique – et ainsi privatiser à leur profit la définition des limites de la parole. » 

Des tribunes sont publiées pour protester contre cet état de fait, pour sauver la Liberté.  Cette liberté est précieuse pour faire un pas vers la vérité. Seule la confrontation d’arguments peut y mener. Mais cet idéal est-il partagé ? Et que faire quand la liberté d’expression conduit à la négation de la vérité et à un déferlement de haine ?

Le livre s’attache à la liberté d’expression dans les échanges humains, autrement dit sur la parole ordinaire, celle de la rue, des meetings, des spectacles, des journaux, des médias. 

D’UNE LIBERTE PARTICULIERE DE PARLER AU DROIT INDIFFERENCIE DE S’EXPRIMER

C’est à partir du XVIIe siècle qu’apparaissent le droit de s’exprimer, la tolérance des propos hostiles, et ceci dans un contexte théologique, sous fond de liberté de conscience.

En politique, la liberté de parole fut un combat d’abord indissociable de celui mené pour la liberté en général pour devenir à la fin du XVIIIe siècle, avec l’émergence des droits de l’homme et du citoyen, un principe à part entière, véritable valeur démocratique. L’universalisation de la notion de liberté a conduit au droit de parler. Et la liberté d’expression est devenu un tout social, politique et religieux.

POURQUOI LIMITER LA LIBERTE D’EXPRESSION  ?

Si la parole sert la vérité, elle sert aussi à tromper. Les Etats se sont dotés d’arsenal législatif pour lutter contre certains discours haineux ou dangereux pour autrui. La bataille pour ou contre la liberté d’expression s’inscrit dans ce paradoxe de liberté limitée.

LA PAROLE DECHAINEE ET LA PRIVATISATION DE LA CENSURE

Une population éduquée, aux codes d’expression communs et une autorité unique pour fixer les limites, voici un terrain propice à la liberté d’expression. Aujourd’hui, l’autorité judiciaire règle la liberté d’expression. mais il n’est plus le seul à revendiquer le droit d’en fixer les règles. Et les pressions sont fortes. … l’autocensure semble souvent la meilleure des protections.

LE DILEMME DE LA LIBERTE D’EXPRESSION

Le choix de laisser faire ne conduit pas à éroder les abus. Mais le choix de légiférer toujours plus est aussi sans issue.

« Vous étiez parti des abus de la liberté, je vous retrouve sous les pieds d’un despote. » Tocqueville

POUR EN FINIR AVEC LA LIBERTE D’EXPRESSION

Un message sur le web n’est plus seulement un moyen d’exprimer ses opinions, c’est aussi une stratégie pour créer des tribus accrochées à leurs certitudes.

Le livre présentera l’évolution de la liberté d’expression, notamment dans les universités, expliquera combien la liberté d’expression est précieuse et dangereuse, montrera le conformisme de la pensée et proposera une réflexion pour rendre sa puissance à la liberté d’expression : le droit de réponse, la parole laissée aux autres, lutter contre la haine verbale grâce au verbe et toutes ses formes, humoristique, argumentée, distanciée, …

1. Liberté d’expression ou contrôle de la parole : les campus dans la tourmente

L’évolution dans les universités permet une observation idéale de l’évolution de la liberté d’expression. L’action des militants, les pressions des associations y sont clairement visibles, que ce soit aux Etats-Unis, avec sa liberté d’expression du Premier amendement, qu’en France avec ses lois contre certains usages de la langue.

L’ENJEU DOMINANT : L’ACCES A LA PAROLE

Depuis 1960, ce que l’on sait de répréhensif de quelqu’un l’empêche de prendre la parole dans les universités : il n’est pas invité.  Aujourd’hui, les « désinvitation », avec  leur caractère systématique et militant, transforme le contrôle préventif de l’époque en une véritable arme dans la stratégie du contrôle de la parole.

On entre dans un système où il n’est plus attendu de débattre des idées mais où il faut à tout prix instiller un soupçon d’horreur pour empêcher celui qui ne pense pas comme il faut de parler. Peu importe ce qu’il dit, il est en soi condamnable, non pas par la justice, mais par un groupe qui a décidé qu’il l’était. L’échange d’argument et de contradiction ne sont plus autorisés en Université.

LIBERTE D’EXPRESSION ET IDEAL UNIVERSITAIRE

L’Université moderne du début du XIXème, en Prusse, faisait de la liberté d’expression, de la force de la controverse, l’obligation de défendre son opinion pour tous, un idéal qui a été repris dans le monde entier. Le vrai défi universitaire : en dehors de toutes origines, le droit, l’obligation d’argumenter sur tous les propos possibles, même les plus transgressifs.

Les universités se sont ouvertes mais le droit d’expression s’est réduit.

QUOTAS ET RECONNAISSANCE VERSUS INTEGRATION ET INVISIBILITE

L’ouverture des universités a modifié la population étudiante mais l’adhésion aux pratiques et règles communes propres  à la vie universitaire restait toujours aussi forte.

Cette adhésion donnait l’impression d’invisibilité alors que montait le désir d’affirmer son identité propre, dans un contexte de réelles inégalités. L’ambition de l’université d’effacer les différences ne fut plus vue comme une garantie d’égalité, mais comme le déni d’un passé de domination. L’université revendiquant un rôle actif dans la société en a perdu sa liberté d’expression et n’est plus un « ilot de liberté intellectuelle » (Saul Bellow) mais un lieu de revendications identitaires.

LES DIVERSES FORMES DU MAL

L’université n’est plus le lieu de curiosité pour autrui mais celui où doit être supprimé de tout sujet d’offense.

Le « mal fait à autrui » doit reposer sur des données objectives et constitue la seule limite à la liberté d’expression (John Stuart Mill). Si la sensibilité d’autrui rentre dans le jugement, il n’y a plus de limite dans l’agression ressentie.  Et aujourd’hui : la sensibilité, les réactions émotionnelles des étudiants – réactions censées détecter tout motif d’offense présent dans le langage – sont devenues des données si décisives de la vie universitaire américaine que certaines universités ont rendu obligatoires pour leurs professeurs des formations à la sensibilité en matière d’atteintes racistes et sexistes.

LES STRATEGIES DE PROTECTION

Pour éviter le « mal fait à la dignité » , on évite certains sujets, on alerte au préalable, on leur permet de « reprendre leur souffle » et on instaure des lieux sûrs. Mais comment faire la différence entre « le mal intellectuel » et « le mal fait à la dignité » ?

Le libre débat est devenu impossible en université ; il faut avant tout faire taire. L’exigence de protéger est devenue prioritaire. Ce qui complique l’action d’évaluer les travaux des étudiants qui ne doivent pas se sentir offensés.

PROTECTION OU SECESSION  ?

Pour se sentir protéger, on exige d’être séparé. Pour se sentir reconnu, on exige la contrition de tous, face à une accusation qui prend la forme du péché originel. L’autre est forcément un danger dont on doit se séparer.

Les ponts entre cultures différentes sont désormais fermés au monde intellectuel universitaire sous peine de lapidation pour appropriation culturelle scandaleuse.

NOUVELLE CENSURE ET DELATION

La censure aujourd’hui pratiquée dans le monde universitaire se nourrit du soupçon. Il s’agit de dénier le droit de parler à un ensemble d’individus afin d’anéantir toute possibilité de dialogue.

Quand cet ensemble d’individus sera capable d’affirmer qu’il a lui aussi besoin de safe place, alors la fragmentation sera achevée.

DE L’UNIVERSITE A LA SOCIETE

La garantie d’accès à la parole et liberté des propos propre à la vie universitaire ne sont plus assurés avec la pratique du soupçon généralisé.

Le militantisme conduit à une véritable tyrannie incompatible avec le travail de l’intelligence.

LES LECONS DE L’UNIVERSITE

Le « tort objectif fait à autrui » doit être précisé dans le cadre de la parole.

Il faut réfléchir aux liens entre usages dominants du langage et normes communes.

Les codes de civilité ne sont plus efficaces.

La réalité de parole au sein de l’université ne reflète plus le droit de parler et l’accès à la parole.

Ce que nous enseigne aussi les universités, c’est la nécessité de lutter pour que reste la transgression qui stimule l’intelligence collective.

Se joue sous nos yeux un combat de légitimité. l’université est devenue une sorte de prise de guerre.

Comment éviter que l’expression libre ait pour effet d’empêcher les autres de parler ? Comment laisser s’exprimer tous les points de vue, même s’ils ont trait à l’inégalité des races, des sexes, aux vertus de violence, etc., sans pratiquer la censure préalable des propos ? Comment éviter que la parole publique en société ne soit condamnée à se déployer sur un terrain miné où l’on s’aventure à ses risques et périls, la moindre erreur de langage exposant son auteur à une stigmatisation sans appel ? Comment résister ?

2. Pourquoi donner tant de prix à la liberté d’expression ?

Tout le monde s’accorde pour interdire de dire certaines choses, pour protéger les personnes et préserver les valeurs communes. Ceci n’empêche pas que la conversation puisse continuer.

FAITS PREOCCUPANTS ET CONCEPTS INCERTAINS

L’appréciation d’injurieux est plutôt floue et les limites de l’expression tendent à échapper à la justice sous la pression d’associations.

« Aucune loi ne pourra jamais faire la liste de tout ce qui est abject dans l’infini variété des propos, surtout lorsqu’ils sont prononcés de façon allusive. »

Difficulté de définir les concepts, difficulté de définir le cadre moral, entre le dommage avéré et celui ressenti, ceci complique le rôle et l’action de la justice.

UN PARADOXE IRREDUCTIBLE

Entre expression publique et privée, entre création intellectuelle et discours public, la liberté d’expression navigue sur un fil, devant à la fois permettre l’expression d’opinions dissidentes tout en sanctionnant les abus de langage.

Ce qui fut transgressif ne l’est plus aujourd’hui. Les raisons des discours sont bien à la fois la recherche d’approbation mais aussi de contradiction. Les règles du discours usent de tous les moyens pour influencer. Tout ceci nourrit le paradoxe.

POURQUOI LA LIBERTE DE PARLER

Rien n’échappe à la discussion. C’est un principe indispensable à la liberté d’expression que soulignait John Stuart Mill.

QUE LA CONVERSATION CONTINUE : LA LIBERTE D’EXPRESSION EN SOCIETE

La liberté d’expression : « Elle est la certitude que nous continuerons à nous parler et à nous surprendre. Elle n’est pas une valeur, mais une capacité donnée à chacun de nous, qui se trouve au fondement de la vie personnelle comme la vie sociale et politique ». 

De plus en plus, dans la presse américaine, les colonnes dédiées à la liberté d’opinion ferment leur porte aux opinions qui ne plaisent pas à leurs lecteurs ou qui pourraient faire trop de vagues.

Réduire la variété des opinions est « un vol fait  à l’humanité » (Mill). Sans diversité, les constructions de soi-même sont beaucoup moins intenses. De plus, cela conduit à une « balkanisation » des idées et au risque de perdre l’ardeur de « penser contre ».

L’exemple britannique où la liberté d’expression a permis d’aboutir à la fin de la traite des esclaves, malgré l’enjeu économique est riche d’enseignements. La décision a fait consensus, à force d’arguments et contre arguments.

Mais doit-on en permanence remettre en débat nos valeurs morales ? doit-on en permanence accepter de se confronter au « diable » ?

La construction de la vérité ne peut passer par une affirmation définitive d’une des parties. Elle est le fruit de réfutations successives, d’essais, d’erreurs … et on ne peut l’atteindre si on ne va pas au fond de choses pour voir pourquoi on considère détenir la vérité. Sans débat, aucune certitude possible.

Donner à chacun la conviction qu’il a une voix est l’un des effets les plus exaltants de la liberté d’expression : qui fait entendre sa voix devient partie au débat mais reconnaît aussi, de ce fait, à son interlocuteur un droit semblable à la parole, en particulier celui de répliquer et de débattre.

LIBERTE D’EXPRESSION POLITIQUE, CONDITION DE LA DEMOCRATIE. UNE LIBERTE NOUVELLE SOUS UN NOM ANCIEN

Athènes, déjà,  défendait le droit à la parole politique. L’expression du peuple est jugée  indispensable dans toutes démocraties naissantes. A l’époque, le courage de la parole est un devoir civique.

Zola, Ferrat et les historiens qui étudièrent et révélèrent les faits du 17 octobre 1961, grâce à leur liberté de parole, et confiants en la justice, ont permis de corriger les abus du pouvoir.

Chateaubriand rappelle que les historiens finissent toujours par l’emporter sur les tyrans…

La liberté d’expression est la première cible d’un régime totalitaire. Elle ne sert pas exclusivement à critiquer le pouvoir, mais aussi à permettre aux citoyens de contribuer à la vie collective, vrai bien public. C’est un élément indispensable, le droit d’être contre, pour adhérer aux normes collectives.

Les réseaux sociaux permettent une horizontalité de la parole : les citoyens parlent à tous autant qu’au pouvoir, donnant un sens concret à l’expression « la voix du peuple ».

LA VALEUR INESTIMABLE DE LA LIBERTE DE CONSCIENCE

Il est, dans certaines circonstances, devenu difficile de défendre ce qu’on peut considérer comme les équivalents modernes de la liberté de conscience, c’est-à-dire la liberté de juger soi-même et de dire ce qu’on est, au lieu que le jugement des autres décide.

Liberté d’informer peut attaquer la vie privée, pourtant inviolable, et peut exiger de rendre des comptes quand il n’y a pas lieu. Les réseaux sociaux jouent dans la propagation du dommage un rôle considérable.

On impose de dire ce que l’on est, au détriment du droit à la vie privée et souvent réduisant l’humain à une seule caractéristique. Le non respect de la vie privée conduit à tous les abus, sortant tous propos de leur contexte et poussant jusqu’à l’interprétation, la supposition de pensées ou d’actes qui n’existent pas.

DES LIBERTES DE RUPTURE, DE PRINCIPES, INCONDITIONNEES

La liberté d’expression, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, est-elle encore praticable ? Comment en sommes-nous venus à attribuer à la liberté d’expression une forme d’inconditionnalité qui ne valait à l’origine  que pour la liberté de conscience ? L’origine des concepts de liberté de parole et de tolérance permettra de répondre en partie à ces questions.

3. Une brève histoire du droit de tout dire

La liberté d’expression n’a d’abord était autorisée que pour parler de conscience religieuse. L’émancipation de la liberté d’opinion fut progressive et s’est accompagnée de la justification éthique de la tolérance.

LA RELIGION : UNE AFFAIRE DE CONSCIENCE OU DE PRATIQUE ?

La religion n’était pas pensée comme une croyance mais comme un fait qui engageait autant le vivant que le mort.

La religion des infidèles et la pénible concession

La coexistence de religion a questionné le christianisme. On parlait d’infidèles pour qui la vérité ne s’était pas révélée et on les appréhendait comme un groupe à part, qui vivait autrement, plus qu’il ne pensait autrement. La tolérance dont il bénéficiait était à géométrie très variable, en fonction des besoins et des moyens, évolutive en fonction des rapports de force. Par tolérance, on doit plutôt comprendre permission toute relative et absence (momentanée) de persécution.

L’HERESIE CHRETIENNE

La Réforme est un moment clé dans l’histoire de la tolérance. Les hérétiques refusent un système qu’ils connaissent. Il affrontent consciemment une vérité établie. Le combat s’est déplacé d’une lutte contre un groupe différent considéré comme mal informé vers la conscience d’individu sachant. Il fallait gagner et soumettre les consciences dissidentes. Au prix de moultes violences.

LA CONSCIENCE RELIGIEUSE

« A qui appartient la conscience du  chrétien ? N’appartient-elle qu’à Dieu ? »

La naissance de la notion de conscience souveraine

La voix intérieure qui nous pousse à agir ou non, est reconnu depuis l’Antiquité et objet d’interrogation depuis toujours. Comment gérer cette conscience, à partir du moment où elle conduit aux hérésies ?

« Adhérer à une croyance déviante rendait l’homme responsable de sa faute »  et en même temps « la conscience pécheresse aurait commis un péché en résistant à l’obligation d’exprimer sa conviction. »

Conscience individuelle ou conscience privatisée ?

Reconnaître la part active de la conscience, le chrétien décidant de croire, est une vraie révolution. Cette prise de conscience, ouverture sur la tolérance, s’accompagne de la crainte de voir naître le fanatisme.

DU DEVOIR D’INTOLERANCE A L’OBLIGATION DE TOLERER

Peu à peu, à la fin du XVIIème, le politique, les pouvoirs civiques décident de prendra la main sur la gestion des modes d’expression des croyances.

L’intolérance morale

Elle fut d’abord une obligation absolue : faire rentrer toutes les brebis égarées.

La croyance religieuse et la paix civile : Locke et la question des « indifférents »

John Locke témoigne de la volonté de mettre un terme à la fois aux pensées hérétiques et mettre un terme aux guerres des croyances. Il conduit à réfléchir à une construction religieuse faite d’actes privés et d’actes publics qu’il différencie. Il introduit aussi l’idée que certaines pratiques qui ne gênent personne en soi génèrent quand même un sentiment d’agression, de remise en cause, chez certains. Les pouvoirs publics vont marcher sur un fil entre » les citoyens frustrés dans leurs scrupules de conscience , tandis que d’autres y verraient une tolérance excessive. » Propos Ô combien moderne.

La tolérance justifiée par les conséquences. La Lettre sur la tolérance (1689)

Si la liberté de conscience menace la paix publique, le magistrat se doit d’agir. Mais pour Locke, et sa vie au Pays Bas, pays de tolérance religieuse, les bienfaits de la tolérance pour la société sont une évidence, dans tous les domaines. Ses considérations sont d’ordre pratique et non moral.

L’intolérance est dangereuse et inefficace :

  • il existe autant d’intolérances que d’individus,
  • elle empêche l’homme d’agir devant se contraindre à ce qui est dicté,
  • elle ne produit que des hypocrites.

les buts civils et l’Eglise privée

L’Etat doit protéger les citoyens : la vie, la liberté, l’intégrité du corps et l’évitement de la douleur.  L’Eglise devient un choix, celui de l’homme soucieux de son salut, en fonction de ses passions plus que de sa raison. L’Etat doit permettre à chacun de vivre et croire comme bon lui semble.

Le christianisme minimal

Pour John Locke, cette tolérance impose quand même à tous de croire en un Dieu, et d’adhérer aux principes moraux qui en découlent. Les spécificités religieuses n’entrent pas dans le domaine de compétence du magistrat. Il souligne les préoccupations très politiques des catholiques. Les athées quant à eux, sont incapables d’avoir les valeurs morales nécessaires à la construction sociale.

Pluralisme religieux et caractère privé de la croyance

John Locke nous offre une avancée majeure vers la liberté d’expression. Pierre Bayle ouvrira les portes vers la souveraineté de la conscience individuelle.

VALEUR  INTRINSEQUE DE LA CONSCIENCE ET FONDEMENT MORAL DE LA TOLERANCE

Bayle est surtout le premier philosophe qui ait justifié la tolérance à partir  de principes moraux.

Les droits imprescriptibles de la conscience

La conviction du vrai, même dans l’erreur, a plus de valeur que l’adhésion acceptée au faux. La conscience peut en toute autonomie, véritable instance morale, juger par elle-même. Dieu nous pousse lui-même, à chercher la vérité et à se battre pour elle, en fonction de nos moyens.

La tolérance considérée comme une vertu morale

Pierre Bayle accomplie une révolution philosophique:

  • tolérance pour toutes les religions,
  • persécuter une religion empêche la quête de vérité,
  • dans chaque croyance, il y a un désir de vérité.

Le paradoxe d’une tolérance qui justifie l’intolérance

Trois conditions nécessaires pour l’expression de la croyance :

  • Obligation de se soumettre à l’examen de la lumière naturelle
  • Débusquer l’impulsion immédiate
  • Respecter les notions primitives de la moralité

Se dessinent les limites de la liberté d’expression, toujours pertinentes.

L’expression publique des convictions

L’interdiction de manifestations n’intervient qu’en cas de menace sur la vie commune.

Pour Bayle, les athées ne sont pas forcément moins vertueux que les autres, même s’ils sont dans l’erreur.

LES LECONS DU COMBAT POUR LA TOLERANCE

Les vertus de la conscience sont solidaires de son expression. La croyance est analysée en fonction de ses effets sur la vie publique.

Reconnaitre la valeur de toutes les croyances , l’autonomie de la conscience pousse à la tolérance. La prise en main par les pouvoirs publics a été un acquis considérable.

Mais à ce stade, les débats ne sont toujours que le registre religieux.

4. De la liberté de conscience à la guerre des mots

Les sujets politiques et sociaux ont un objectif d’interactions humaines. Jusqu’au XVIIIème siècle, il n’y avait aucune liberté de parole. Il fallait éviter tous troubles civils.

DE LA LIBERTE DE CROYANCE A LA LIBERTE DE PARLER

Longtemps la liberté de parler a été plus une tolérance accordée, dans un cadre parfaitement délimité et répondant à un rapport de force entre des revendications de parole opposée. C’était un acquis historique qui n’avait rien d’universel et ne s’appliquait pas au particulier. Il a fallu attendre la Révolution démocratique pour que changent les choses.

Une liberté universelle et pourtant limitée

Dans l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen – « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ».

C’est enfin la tolérance de principe, au delà de la tolérance religieuse. Mais pas sans limite :

« sauf à répondre des abus de la la liberté déterminés par la loi »

Si on comprend la nécessité de se prémunir contre ces abus (appel à la violence, diffamation, …) cette liberté et ses limites restent un sujet de tensions, un questionnement encore contemporain.

La liberté naturelle et les intérêts humains

1859, De la liberté, John Stuart Mill. L’ouvrage alerte sur les dangers de la pensée majoritaire qui cherche à s’imposer. Sa réflexion sur « la nature et les limites du pouvoir que la société peut exercer sur les individus » est de toute première importance. Mill conçoit la liberté de l’individu comme une donnée première, fondée sur ce qu’il appelle  » les intérêts permanents de l’homme, parmi lesquels celui d’exprimer ses idées.

Avec Mill, l’homme conçoit enfin ses opinions comme il l’entend. Et exprimer ses opinions est un bienfait pour lui et pour la société. L’Etat ne doit contraindre au silence que lorsque la parole fait du tort à autrui. Fin de la norme morale ! Mais la définition des « intérêts » complique la mise en œuvre de sa liberté d’expression.

Une sucess story : le principe du tort fait à autrui.

Mill est clair : les intérêts vitaux de l’homme ne peuvent être menacés. Ecrire contre les marchands de blé dans les journaux, oui,  Attiser une foule devant une échoppe de marchand de blé, non. Si cet exemple est parlant, la notion d’intérêt, au delà de l’intégrité physique reste plus complexe.

Entre opinions majoritaires et espoir d’auto-régulation

Mill a pressenti la pluralité future des courants d’opinion et la capacité de certains groupes à s’imposer, comme le pouvoir religieux d’antan, à la différence qu’ils fragmentent, eux, la société.

LA PRESSION SOCIALE ET LA REGULATION DES CROYANCES CHEZ MILL

Au XIXème, la loi devient garante de la liberté d’expression. Mill alerte sur les moyens dont dispose l’Etat qui peut s’en servir à son gré, pour ou contre une opinion qui lui conviendrait ou pas. L’Etat ne doit pas seul exercer ce contrôle. L’individu lui-même doit protéger sa liberté d’expression.

Pluralité d’opinion et recherche de la vérité

Cette pluralité est autant un fait qu’une valeur, indispensable à la quête de vérité. On retrouve Socrate et sa foi dans l’argumentation. Mais Mill va plus loin en défendant la valeur de l’opinion fausse : elle pousse à vérifier le vrai. C’est le seul moyen d’éviter que les énoncés vrais deviennent des dogmes morts.

Tous héritiers de Mill ?

Oui. Il fut de plus visionnaire quant aux problèmes que nous vivons aujourd’hui.

Un immense héritage et une difficulté persistante

Cet héritage, un droit de parler universel assorti de limites et une tolérance définie comme une vertu moraleest aujourd’hui contesté, dans un monde où se mélange cultures et où les moyens technologiques donnent une autre portée à la parole.

5. La liberté d’expression et le Mal

Les mots peuvent faire mal. Ils peuvent être énoncés partout et anonymement. Ils peuvent stigmatiser. Les « doctrines de la haine » ne sont pas récentes. Elles sont même récurrentes.

Les pays libéraux se sont dotés d’outils pour y faire face. Et ils se sont renforcés face à l’injure raciale en s’appuyant sur le droit et la philosophie.

LES PROPOS DE HAINE ET LE DROIT

Le droit protège autant les personnes que l’ordre public.

Le mal dans le mot

Aujourd’hui, il n’y a plus de frontière entre public et privé, entre pensée et sentiment. Un seul mot, et on peut être rayé, complétement, famille comprise !

Les dispositions juridiques

En 1972, la « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence » devient un délit. En 2014 et 2017, le texte va plus loin en définissant toutes les cibles potentielles, incluant sexe, orientations sexuelles ou handicap. La loi a organisé le droit à l’action reconnu au ministère public et à certaines associations.

Propos de haine et provocation à la haine

Diffamation et injures sont étroitement liées. L’humour n’est pas un argument pour atténuer l’injure. Certains mots, par leur histoire, sont injurieux. Certains propos peuvent être jugés racistes. Ils convient d’évaluer les torts produits.

La provocation à la haine

Au delà de la signification littérale, il faut tenir compte des effets et du contexte. Exemple simple : hurler au feu dans un théâtre bondé n’est pas sans conséquence.

Mais le motif de provocation à la haine est difficile à appréhender. Les propos peuvent inciter à une action mais aussi instiller un sentiment.

Confronter à la responsabilité pénale fondée sur l’autonomie individuelle, les choses se compliquent. Ni l’écoute, ni le sentiment ne sont aujourd’hui condamnables. L’écoute ne conduit pas forcément à une acceptation des idées et le sentiment ne mène pas forcément à une action délétère. Même si on ne peut nier les effets désastreux de propagande. La justice surfe sur tout cela.

Le négationnisme, une provocation à la haine ?

La loi Gayssot le pénalise en 1990. Elle n’a pas fait l’unanimité, auprès des juristes et historiens, y compris les familles des victimes de la Shoah car elle est considérée comme une atteinte directe à la liberté d’expression au nom d’une vérité officielle, une sorte de délit d’opinion.

Pour répondre à cette question, il est important d’étudier comment se construit un discours haineux. 

LES INJURES RACIALES SOUS L’OEIL DES PHILOSOPHES

La prise en compte par la loi des effets nocifs de la parole ne peut se faire au détriment de la liberté d’expression. D’où l’impérieuse nécessité de distinguer les propos nuisibles de ceux difficiles à entendre.

Distinguer les effets : offense et dommage

Gardons la colonne vertébrale  de Mill : 

  • pas d’immunité légale pour les propos qui font du tort 
  • pas de légitimité à réclamer la protection de la loi pour des propos qui ne causent pas de tort.

Ainsi la loi pourra faire face aux pressions de la société.

Le principe millien : le tort fait à autrui

Il s’agit de protéger  les atteintes aux droits de la personne. (rester en vie, intégrité physique, exercer sa liberté de penser et de parler, de jouir des libertés sociales fondamentales et de choisir son mode de vie). Tandis que les atteintes à ses convictions, ses goûts, son image ne seraient pas à protéger. On objecte à Mill que l’individu est seul à savoir ce qui est fondamental pour lui. Il répond qu’il y a une définition objective des intérêts et que chacun est responsable de soi-même.

Joel Feinberg introduit la notion de dommages (nocifs et répréhensifs) et d’offenses (tolérables), distinguant ce qui est de l’ordre de l’identité et ce qui est de l’ordre de la préférence choisie. Cette approche est particulièrement difficile à mettre en œuvre, car on ne sait ce qui relève de l’identité pour les uns et de la préférence pour les autres. Prétendre que l’injure raciale est un dommage parce qu’elle s’en prend à la race comme trait identitaire fait l’hypothèse que les races existent , ce qui est communément considéré comme un propos raciste.

De plus, quel juge arbitre serait compétent, au dessus de la pression sociale pour définir l’offense et le dommage ? Difficile frontière entre intérêts fondamentaux et intérêts fictifs. 

Les propriétés linguistiques des injures

Des travaux depuis 1990, souvent conduits par des femmes, pourraient nous aider à y voir plus clair.

Les injures raciales ou expression de haine sont destinées, comme les autres à humilier, mais en plus elles cherchent à décrire leur cible. L’élément nocif  de l’injure est soit « descriptiviste » (implicitement dégradant) soit  » émotiviste » (sentiment d’hostilité). Pour départager le plus nocif, l’analyse linguistique seule ne suffit pas. Il faut l’histoire et le contexte.

John Austin pointe les propos qui sont des actions en soit, et ceux qui ont aussi des visées supplémentaires.  L’injure est un acte : on injurie en même temps que l’on prononce l’injure mais elle a aussi des visées complémentaires : l’humiliation et l’exclusion, s’appuyant sur la connaissance du sens des mots utilisés, et la connaissance de l’intention de l’interlocuteur à vouloir nuire.

Injures raciales sous conditions : l’autorité et le contexte.

Le mot injurieux dépend de celui qui le porte et de celui qui le reçoit. L’insulte peut être détournée et affichée comme une fierté.

L’impact d’autorité est aussi beaucoup étudié. La portée de celui qui parle n’est pas la même.

Le mal que font les mots ne se limitent pas à la personne mais aussi aux normes partagées et à la capacité de répondre.

L’indignation et les normes morales

Les propos racistes provoque humiliation, malaise, perte de l’estime de soi mais aussi violence et colère, sur la cible et sur les témoins, ce qui est un véritable détecteur de violation des règles de la société.

Il est important que cette colère puisse s’exprimer et que l’on ne sombre pas dans du « c’est comme ça ». Il nous faut rester vigilent à ce que la parole sans tabou, professée par de quelconque manipulateur ne devienne pas un « alphabet balbutiant de la haine« .

Resistance au contrôle de la parole : entre dommages réels et offenses imaginaires

Les propos dévalorisants ne doivent en aucun cas être banalisés. Pour autant, on note que l’on est prêt maintenant à réagir à des propos qui n’ont pas l’intention d’être blessants.  L’indifférence à l’intolérable accompagne  l’absence de différence entre l’insupportable et le désagréable. Ces deux mouvements vont de pair. Toutes les deux menacent la liberté de parole et prospèrent dans notre société.

L’accès à la parole, l’enjeu majeur de notre société

Pouvoir répliquer à l’injure est capital mais pas donné à tout le monde. La victime ne peut souvent que se taire. Et pire, si elle réplique, sa réponse ne sera pas considérée, non pas seulement parce que c’est elle l’injuriée qui réplique mais aussi à cause du poids d’une situation d’ensemble qui la rend inaudible.

L’enjeu de la liberté de parler

Pour tout cela, la position de Mill est insuffisante. La parole peut faire mal, très mal. Sa position tient compte de celui qui parle mais non de celui à qui est adressé le propos. Il faut impérativement s’attacher à la liberté de parler de la victime.

6. Liberté usurpée et parole libérée

Que la liberté d’expression soit revendiquée par des militants n’ignorant rien du caractère répréhensif de leurs propos pose question.

UN POINT DE VUE OU UNE INJURE ?

Opinion ou injure raciste, l’effet est le même :créer une hostilité diffuse. La différence est que l’injure cible alors que l’opinion se présente comme contribution au débat.

La tolérance, vertu car elle nous permet d’accepter l’abject ou le choquant, complique l’appréhension de ce qui relève de l’opinion et non de j’injure. Les juges ont une marge d’interprétation, assez large.

L’EXCEPTION AMERICAINE, ET L’ARGUMENT DE LA LIBRE EXPRESSION COMME PARTICIPATION POLITIQUE

Un droit d’expression égal devait être garanti à toutes les opinions , depuis les années 1940. Mais les propos et actes racistes et discriminatoires y sont sévèrement punis. On assiste aussi à une remise en cause du Premier Amendement.

Ronald Dworkin expose un point de vue opposé, s’appuyant sur la force de la légitimité des lois : « les citoyens américains qui expriment librement leur point de vue seraient de ce fait moralement  contraints non seulement d’obéir à ces lois mais aussi d’en reconnaître le bien-fondé même lorsqu’elles vont à l’encontre de leur point de vue. »  Mais il a une interprétation beaucoup trop large de ce qu’est un point de vue.

LES PROPOS DE HAINE ET DE LIBERTE D’EXPRESSION, LE CAS SORAL.

La parole parfaitement assumée de Soral, justement condamnée pour l’appel à la haine qu’elle représente est l’exemple qui incite à remettre en cause la liberté d’expression radicale.

Raisons fermées et sens rabâché : l’homonymie en matière de liberté d’expression

Dès la première lecture, on perçoit que tout sur son site n’est que propagande. « On ne vous dit pas tout » et un tout qui est sans cesse rabâché, qui n’appelle pas discussion mais adhésion, ce qui le rend « faux-monnayeur de la liberté de parler ». « Faut-il pour autant  lui interdire de s’exprimer ? »

LA PAROLE LIBEREE, OU LES AMBIGUITES DU « C’EST CE QUE TOUT LE MONDE PENSE »

La parole libérée peut se réclamer d’un glorieux passé. La parole libérée est un bienfait pour les victimes muselées. Mais parler sans tabous impose-t-il de parler aussi sans précaution ? Sans tabou séduit, sans conformisme, sans tartufferie. Mais tout cela pour quoi ? Lutter contre d’anciens stéréotypes en en créant de nouveau ? Ouvrir le débat sur quoi ? toujours les mêmes sujets, toujours débattus ? sur des sujets qui n’intéressent personne, ne trompe personne sur leur inutilité ?

Enrichie le débat ou marteler des préjugés ?

Revendiquer la liberté d’expression n’est possible que si on accepte la parole de l’autre. Or, les propagandistes marteleurs d’une seule idée sont habiles à faire taire leurs détracteurs. La censure par des uns et des autres, pour les uns et les autres, sera toujours moins percutante que de s’attacher à l’incohérence des propos, les faiblesses d’arguments, les mensonges évidents. « La provocation est rarement un appel au débat, le meilleur moyen de neutraliser on effet de séduction est de la prendre au sérieux et d’argumenter. »

Donner la parole à ceux que l’on n’entend pas ou permettre le grand défoulement ?

« Il est difficile de savoir ce que pense le peuple, et ceux qui s’en font les porte-parole agissent souvent comme des ventriloques qui leur prête leur voix ».

Si on dit ce que tout le monde pense, est-on transgressif ? Cette parole libérée ne  passe-t-elle pas d’un « nous avons le droit de parler » à nous sommes les seuls à avoir le droit de parler  » ? Cette parole libérée ne se cantonne-t-elle pas à une simple posture ? « Toutes les opinions méritent d’être discutées, encore fait-il que les deux partis le souhaitent, la revendication à la dissidence ne suffit pas à elle seule à nourrir le débat. » 

LA HAINE COMME CONTRIBUTION AU DEBAT ? LE CAS DE NEGATIONNISME

Lancé par Robert Faurisson, cette contre vérité aura agité pendant vingt ans.

Le négationnisme et la recherche de la vérité

Les thèses de Faurisson ont été réfutées mais cela ne l’empêchait de revendiquer la liberté d’expression et de fustiger des censeurs qui protégeraient une vérité officielle. Cette vérité n’étant plus a démonter et rien ne laissant croire que Faurisson fut fou, on peut conclure qu’il fut malhonnête et pervers. On peut noter que la justice a évoluer avec le temps: en 1983, elle ne s’estimait pas compétente pour porter un jugement mais en 2014, elle a considéré que la masse de connaissance était suffisante pour trancher. Les faits sont bels et bien là. Indiscutablement. Le négationnisme ne relève pas de la liberté d’expression mais bien d’une idéologie et d’un mensonge. Il n’y a pas débat. les propos tenues par les négationnistes relèvent de la haine. Mais le laisser s’exprimer permet de le condamner aussitôt. Pouvoir entendre pour pouvoir toujours réfuter ramenant le menteur sur le terrain de la vérité.

STRATEGIE D’EMPRISE ET LUTTE POUR L’HEGEMONIE

Le point commun de ces agitateurs de haine, c’est qu’ils distordent les faits, empêchent leurs contradicteurs de s’exprimer et sont dans une totale mauvaise foi. Ce n’est jamais le débat qu’ils sollicitent. « il ne faut jamais oublié que ce qui est le plus dangereux dans leurs propos n’est pas ce qu’ils disent , ni même ce qu’ils suggèrent, mais ce qu’ils cherchent à obtenir dans un débat, à savoir imposer leur discours. En se réclamant de la liberté d’expression, leur stratégie est de contraindre moralement ceux qui ne veulent pas entendre leurs propos à les écouter quand même. »

Comment lutter efficacement, au-delà du recours en justice ?

7. L’innocence des faits et des images ? Tout montrer et tout dire ?

CACHER CETTE IMAGE QU’ON NE PEUT PLUS VOIR

La liberté d’expression peut-elle être invoquée pour justifier qu’on ne demande jamais de comptes aux images, aux récits, aux œuvres, en dépit de ce qu’ils ont parfois d’insupportables ?

Jubilation du meurtre et banalité du mal

Décrire la réalité ne devrait pas être l’objet de débat. Ce qui est, ce qui fut ne devrait pas être caché. 

Les bonnes intentions derrière la censure

Censurer pour se donner le temps d’avoir tous les éléments, pour éviter de créer des boucs émissaires est sans doute louable mais souvent contre productif. Un « rien ne s’est passé » mensonger fait bien plus de dégâts. Permettre le débat, l’instruction des faits est la seule voie intelligente.

L’euphémisation et la transformation

On se trouve de plus en plus confronter à la construction d’un récit déconnecté de la réalité ayant pour but de faire passer un message pour préserver ce que certains gouvernants estiment être une paix sociale. Journalistes et politiques déforment ou taisent des faits pour éviter des réactions inappropriées, affirmant que « les faits de détails sont sans importance n’ont pas d’importance pour prononcer un jugement moral d’ensemble ». Angela Merkel.

Les révélations ambiguës

Tout révéler mais hors contexte n’est pas forcément plus pertinent. Est-ce que le flot continu d’informations confidentielles de Wikileaks, mettant en danger des agents sur le terrain, nourrissant la curiosité insatiable du public relève de la liberté d’expression ?

CREATION ARTISTIQUE OU MESSAGE DISSIMULE ?

L’expression artistique se doit d’être libre? Elle ne s’inscrit pas dans un contexte ou une réalité, elle dépasse la volonté de vouloir dire quelque chose de particulier.

Mais avec la diffusion des œuvres d’art hors des cercles ayant les codes d’expression artistique, certains auteurs sont maintenant sommés de s’expliquer. La liberté d’expression artistique se trouve maintenant sous la pression active et systématique des même militants  évoqués dans le cadre universitaire.

Cette liberté d’expression se trouve également entravée par le souhait d’afficher un engagement politique, sociétal de la part des artistes eux-mêmes. L’exemption de responsabilité ne peut plus être, l’intention étant clairement définie de faire passer un message responsable.

Sexualité, pédophilie, féminisme

Nous vivons un cercle infernal : craintes des réactions du public, vaines tentatives de les désamorcer pour se retrouver encore plus sous les feux de la rampe et finalement être censuré.

Jusqu’au XX ème siècle, la censure émanait des autorités. Après, alors qu’on accédait à plus de tolérance, les ligues de la vertu, puis les associations militantes ont pris le relais de la censure. Et aujourd’hui, c’est la foule qui s’octroie le droit à la censure. Foule dont les artistes craignent les éventuelles interprétations.  « Le rôle que jouent les fantasmes  des spectateurs dans leur interprétation de l’œuvre est délibérément ignoré ; l’artiste est le seul présumé coupable, soupçonné de donner à voir à seule fin d’exciter le désir  ; ce qui est la définition même de la pornographie. »

Religion et identité

Tout devient provocation. Démêler la provocation réelle de celle supposée est quasi impossible. Seul comportement admis aujourd’hui : la reconnaissance de la dette et la demande de pardon.

Le public juge ce qui est montrable ou pas, piétinant le respect de l’œuvre d’un artiste.

8. Fini de rigoler. La liberté d’expression, le rire et la provocation.

Si on  ne prenait les choses que littéralement, aucun humour ne serait possible. L’humour repose sur des scènes décrites mais aussi des circonstances, des codes et des éléments linguistiques. Le but, faire rire, avec ou sans sens.

L’humoriste peut-il tout dire ?

LES DOMMAGES DE L’HUMOUR

L’humour fait mal. On ne peut mourir de rire, mais on peut mourir d’être humilié.

Rires des puissants et rires des faibles ?

Longtemps, les cibles furent les puissants, dirigeants et Eglise. Puis, comme ces cibles devenaient banales, on s’est tourné vers les faibles, les us et coutumes des uns et des autres. « L’humour est plus talentueux dans la critique que dans l’éloge ». 

L’innocence de l’humour

Est-ce un jeu de dupe ? La cible qui rit de la moquerie qui la vise, est-ce de bon cœur ?

L’humour et le grand bond en arrière

Le seuil du tolérable a changé.  Oubliant que : « l’humoriste débusque  les calculs travestis en vertus et renifle la part de mauvaise pensée et d’intérêt souvent présente dans la cause la plus noble. »

L’HUMOUR ET L’AMBIGUITE DU BIEN

L’humoriste ne dit pas ce qui doit être. Il déforme à l’envie, exagère, dévoile les côtés à combattre en conduisant souvent leur cible à rire d’eux-mêmes et permettant ainsi une éventuelle prise de conscience,  « corriger les mœurs en riant », principe ancien de la comédie … « l’hypocrisie étant depuis toujours un sujet de choix pour faire rire ».

L’AMBIVALENCE DES VICTIMES

Est-ce bien raisonnable de parer la victime de toutes les perfections ?

Changer le seuil du tolérable

« Les humoristes seraient comme des moralistes, qui ne font pas la morale, mais traquent les imperfections au cœur même des valeurs. »

LE CAS DE DIEUDONNE

Les positions affirmées de Dieudonné hors scène a fait perdre le côté humoristique de ses propos sur scène. Pourquoi ?

Que veut dire rire des juifs ?

Beaucoup d’humoristes, y compris juifs, rient des juifs. Dieudonné, lui, ne rit QUE des juifs et son humour entend servir une cause.

C’est juste de la provocation !

Difficile à admettre car la monomanie est rarement compatible avec la provocation. Un préjugé, largement répandu, peut-il est associé à de la provocation ? Est-ce de l’humour ? 

Dénoncer, faire rire et faire meute

Quand la provocation sert à échauffer des haines, on sort du domaine de l’humour.

CARICATURES RELIGIEUSES, CARICATURES POLITIQUES

La caricature s’affiche d’emblée comme non réelle et ancrée dans l’humour, forme d’expression à part et protégée, dans un cercle de connivence avec le lecteur.

Elle doit, toute en déformant la réalité, se faire comprendre immédiatement, sans nuance. « La caricature pour toucher juste, doit être sans justice ».

C’est une arme redoutable.

Les caricatures religieuses et le choix de l’islam politique

Revendiquer le droit de tout caricaturer est naturel en France grâce à la loi de 1905 sur la laïcité. Les choses sont moins claires partout en Europe. Mais chaque état est libre de ses pratiques dans ce domaine. En France, on peut attaquer une religion mais non un groupe de personnes en raison de leur religion. 

Peut-on se moquer de la religion de ceux que l’on associe à une minorité, faible, victime d’hier et d’aujourd’hui ? Où se situe alors le liberté de blasphème ? « Si la liberté d’expression était assortie d’une clause de protection à l’égard des minorités, elle serait une liberté infantilisante. »

La liberté d’expression est la plus républicaine des lois, comme le disait Léon Blum, loi qui s’applique à tous de la même manière, et dont les motifs de limitation sont incontestables pour tous, à l’inverse de motifs avancés par des idéologues ou des croyants.

Caricature de presse

La raison d’être d’un dessin de presse est sa capacité à faire régir ses lecteurs. Il est sans appel, injuste ou pas, à la limite de l’acceptable. Sa force, souvent, c’est de dire ce que tout le monde sait, sans le dire. On y voit ce qu’on ne veut pas voir, on prend conscience, on s’autocritique.  Renoncer à cette tradition empêche le dialogue, le décryptage critique. On se prive d’un mode de lecture , imposant une lecture littérale de tout et sujette au couperet d’un public censeur, aux mains d’activistes sans compétences juridiques ou journalistiques. On entre dans un mode d’auto censure, sans définition partagée du tolérable et de l’intolérable.

« Pourtant il nous faut préserver les moyens de nous réveiller, en colère, choqués, indignés, et surtout prêts à protester. »

9. Sauver la liberté d’expression

Nous sommes coincés entre les droits que l’on s’est octroyé,  de tout dire et celui de tout censurer, chacun jouant sur l’ambivalence du droit de parler.

AMBIGUITE D’HISTOIRE, AMBIGUITE DES CONCEPTS

Bâtie sur des règles religieuses, la liberté d’expression dans notre monde laïc peut sembler parfois bancale. Néanmoins, elle fut bien utile dans l’élaboration de la parole publique.

UN CONCEPT BANCAL, ARRIVE A SON TERME ?

Au début, les règles étaient claires : « les sources d’information étaient connues de tous, tous adhéraient à des formes partagées de convenance et de civilité et rejetaient pareillement les propos aberrants, manifestement faux ou extrêmement violents. »

Aujourd’hui, dans notre société sans filtre, où en sommes nous ? Quelque chose ne va plus.

DES EVOLUTIONS QUI RENDENT AUJOURD’HUI IMPRATICABLE LE CONCEPT DE LIBERTE D’EXPRESSION

Tout un chacun parle et transmet : le règne de l’horizontalité.

Situation nouvelle, démarrée dans les années 50 avec la radio et la télé, amplifiée par internet, qui rend difficile le lien entre l’émetteur et le message, donnant à toute information la même valeur, privilégiant le spectaculaire à la raison. La liberté d’expression qui permettait de régler la vie publique est mise à rude épreuve.

A chacun son droit de parler, ou chaque tribu sa langue

Le pluralisme des points de vue et d’opinion se trouve noyé sous l’avis de chacun, fortement attaché à une identité, une culture. Les sujets ne sont plus des idées mais des façons de vivre, ce qui n’a plus rien à voir. Il n’y a plus de cadre où tout le monde peut se comprendre et ceci d’autant plus que depuis les années 2000, on veut nous imposer une façon de parler des minorités ou des valeurs progressistes. On assiste à une privatisation de la parole et l’installation d’une auto censure implacable.

Langue racialisée et parole genrée : la langue peut-elle refléter les valeurs de nos sociétés ?

L’échange d’idées n’est possible que lorsque la langue elle-même n’est plus un combat. Si les mots perdent de leur neutralité et deviennent l’affirmation de position avant même de l’avoir défendue, l’échange d’idées devient compliqué car on ne peut plus caractériser les mots de manière objective. Chaque parole est sous la menace des mouvements bien organisés et prompts à s’indigner. Les germes du racisme peuvent se retrouver aujourd’hui dans n’importe quel propos. Seule solution : l’adhésion à une langue moralement pure ou le silence.

UNE NOUVELLE PERSPECTIVE  SUR LA LIBERTE D’EXPRESSION

Ne plus s’occuper des fondements

D’une part parce que la démonstration serait aujourd’hui un échec et d’autre part, parce que ceci nous libère du besoin de justification.

Une liberté d’expression relationnelle

C’est un droit, soumis à des règles, qui s’exerce dans une situation de relation. Elle permet de modifier ce qui est considéré comme acceptable ou non. Cette liberté peut priver de parole mais aussi, au contraire la donner à ceux qui ne l’avait pas.

COMMENT RESISTER ?

Préserver la liberté d’expression, c’est empêcher la censure mais aussi lutter contre les intimidations qui poussent à l’auto censure.

La justice mise en concurrence

La loi protège la liberté de parole en fonction de règles connues de tous et s’appliquant à tous. Les meutes déchainées ne souhaitent que réduire au silence, définitivement et prend souvent la justice de vitesse balayant tous les droits fondamentaux sur son passage.

La justice déjà dépassée dans sa prétention à régler la parole.

Dans un contexte de pression constante, qui condamne immédiatement, la justice, et nous, avons des soucis à nous faire. D’autant plus que la justice ne se préoccupe absolument pas de ceux qui se sont déjà auto censurés.

La justice se retrouve coincée, comme le législateur, illisible, à la traine, engluée dans un positionnement de circonstance. On va-t-on entre laisser faire et multiplication des sanctions ?

REGLER LA LIBERTE D’EXPRESSION EST UNE QUESTION DE LIMITES, NON DE MORALE

La parole est du ressort du juste et non du bien. Nul ne doit être empêcher de parler, brassage, concurrence d’opinions sont indispensables.

Au delà de la conception libérale traditionnelle

La liberté d’expression n’est pas un droit universel et doit être limitée si elle humilie. Mais au delà, il convient d’interdire toute parole qui « ne visent qu’à humilier, disqualifier et faire taire, tout comme ceux qui veulent occuper tout l’espace du débat. »

« En conséquence, tout est permis en matière de parole publique sauf ce qui est dit pour empêcher les autres de parler ou pour restreindre le débat. »

Ne pas confondre justice des normes et morale des modes de vie

L’Etat impose une justice. Mais il n’a pas à se soucier de valeurs. A chacun sa façon de vivre dont il peut  être librement fier mais qu’il n’a pas à imposer à quiconque. Libre de penser ce que l’on veut dans le respect des normes communes.

La confusion entre norme et valeur est préjudiciable : la tolérance permettait à tous de s’exprimer, aujourd’hui elle est revendiquée pour interdire à d’autres de parler.

Les valeurs progressistes sont-elles des valeurs comme les autres ? Est-il tolérable de les critiquer ?

Les progressistes se réclament de valeur s démocratiques et humanistes mais ceci n’interdit en rien qu’ils soient eux aussi l’objet de critiques. Ne pas critiquer quelque valeur que ce soit conduirait à un conformisme, enfermerait dans une bien-pensance progressiste. La liberté n’aurait plus qu’une seule forme, à laquelle on ne pourrait se soustraire.  Soumettre les valeurs progressistes au débat : « C’est refuser de les transformer en tabous intouchables, et donc s’entrainer à les défendre afin de les garder vivantes. » 

Ce combat n’est pas facile face à tous ceux qui tiennent à faire taire.

UN COMBAT POUR LE JUSTE ET NON UNE GUERRE MORALE, ENCORE MOINS UNE CROISADE

Il ne s’agit pas d’un combat pour prouver que l’un a plus de valeur que l’autre. Non, il s’agit de justice : tout le monde a le droit de parler.

Juste moyen de lutte 1 : refuser la censure

Mill : Empêcher une personne d’exprimer son opinion, c’est un vol fait à l’humanité. La censure doit être minimale, justifiée et circonstanciée.

« Il n’ y a aucune opinion, même la plus effroyable, face à laquelle la raison humaine n’ait pas quelque chose à dire. »

Juste moyen de lutte 2 : s’en tenir à la littéralité des propos, ou du danger de sortir du droit de la presse certaines des incriminations prévues par la loi de 1881

  • Sanctionner les délits de manière précise et justifiée pour se soustraire de toutes pressions
  • Préserver les droits de la presse car les difficultés de régulation des propos sur le web ne la concerne pas. Les juges ne sont pas assez nombreux, ils manquent de moyens mais la loi de 1881 est bonne, telle qu’elle est.

Juste moyen de lutte 3 : jamais d’interdiction préventive

Conclusion – Et après ?

RESTAURER SUR LES RESEAUX SOCIAUX L’EXIGENCE DE LA LIBERTE D’EXPRESSION

La liberté de parler perdue dans la viralité

Si chacun d’entre nous peut s’exprimer sur le web, tout le monde n’est pas forcément entendu.

D’une impossible régulation par la dynamique de l’échange

Sur le web, contrer une idée fausse peut se révéler impossible. Les algorithmes n’ont rien de neutre.

Le web, l’anonymat et les émotions mauvaises

Le web fera plus souvent remonter ce qui buzz, l’anonymat est facilement contournable pour le commun des mortels, même haineux, mais bien plus compliqué à lever pour les organisations criminelles. Les émotions mauvaises pullulent en effet.

Les ratés d’une régulation par signalement et modération

Tâche colossale pour peu de modérateurs ! Avec un désir de transparence plus ou moins atteint.

De la suppression des messages à la définition du droit de parler

Les GAFA se sont octroyé le droit de définir qui peut ou pas parler.

On est bien loin d’un espace libre de débats contradictoires.

Les difficultés de régulation concertée

Devant la difficulté de faire appliquer les lois existantes, on assiste à une prolifération de nouvelles lois. Pourtant l’enjeu démocratique est réel.

Une régulation des plateformes qui préserve la liberté de parler, est-ce convenable ?

C’est le principe même de fonctionnement des plateformes qui est à discuter : la façon dont les algorithmes fonctionnent. Il faudrait également élaborer un contre discours aux idées fausses. Par ailleurs, entreprises et utilisateurs de ces réseaux ont leur propre rôle à jouer. Les idées ne manquent pas (Voir la Quadrature du Net)

DES ENGAGEMENTS CIVIQUES EN FAVEUR DE LA LIBERTE D’EXPRESSION SANS RECOURIR A LA CENSURE

Faire entendre autre chose

Par la parole, l’éducation, la persuasion démocratique

Délégitimiser

Il ne s’agit pas d’interdire mais de les obliger  au débat certains ont pris l’habitude de se soustraire.

Désarmer

Parodie, humour, distanciation permettant de révéler leur discours malveillants.

« La défense des libertés de parler doit prendre des chemins inédits  si elle ne veut pas être réduite à l’impuissance devant la violence du monde et les ardeurs militantes de ceux qui ont perdu le goût de la liberté.

 

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