La conversation comme manière de vivre – Ali Benmakhlouf – Albin Michel – 2016

Ali Benmakhlouf est professeur de philosophie à l’université de Paris-Est-Créteil, et membre de l’Institut de France.

Dans cet ouvrage, il nous rappelle les bienfaits et les difficultés de l’art de la conversation. 

Forme de civilité, essence de civilisation, « à bâtons rompus » ou à « certes », Converser pour alimenter le doute et non pour être certain. Les liens tissés au fils des conversations sont d’une solidité impressionnante grâce à cette mise à l’épreuve permanente qu’elle impose.

Pas de conversation sans respect. La conversation s’établit dans une forme de réciprocité constructive et se distingue de la controverse, militante, partisane. La conversation ne saurait se satisfaire « des sons qui frappent l’air » (Duc d’Orélans), ni de solipsisme.  C’est, selon Montaigne la quête de la vérité sans essayer de l’établir. La conversation ou l’art de rendre perplexe, d’aller en profondeur vers les questions ouvertes. La conversation reste fragile, un mot peut la clore. Elle ne peut être « ni magistrale, ni impérieuse ». C’est savoir écouter la suggestion. La parole est un lien qui nous tient. C’est un élément fondamental de la démocratie. D’où la nécessité de protéger la liberté d’expression et le parler vrai. « Le vide de la conversation produit du mal politique ».  La conversation « à  bâtons rompus » peut faire craindre un manque de cohérence. Mais elle est aussi l’opportunité d’affiner les idées, de sortir des chemins parfaitement définis, permettre d’accepter que les choses puissent être autrement que comme nous avons d’abord pensé qu’elles devaient être. Elle libère de la volonté de bien dire et permet de s’attacher à la forme plus qu’à sa définition. Mais attention tout de même à ne pas faire perdre leur sens aux mots. Attention également à deux autres dangers de taille : La sottise et la dispute dialectique inépuisable. A noter que la conversation va au-delà de la parole : gestes, grains de voix, silences mêmes, en font partie. 

De toutes les conversations superposées, de tous les sons émis , « seule la raison fait la différence ». Cette façon efficace  de faire émerger la raison nous conduit parfois à converser avec nous-mêmes. De par les jeux de sons et les jeux de sens, la conversation libère de nouveaux terrains, conduit vers le parler oblique cher à Montaigne. Le ton de certitude n’a pas sa place dans cette construction verbale. Il coupe court à tout. Le commandement en est tout autant exclu. Garder son sang froid, tout un art, petit ou grand frère de l’art de la conversation. Mais tout est question d’équilibre, car « au contraire, la conversation est et se doit d’être vive ». L’implicite, l’ellipse et les pensées annexes sont les invités de la conversation, autant de moyens d’aller plus vite, telle des preuves contractées, conforme à l’économie qu’exige la conversation, face au désir de tout faire tenir en une phrase.

La phrase est une aventure.  Dans la conversation, on ne sait où conduit la superposition des niveaux de réalité. La parole peut se tarir. Elle peut être prisonnière de la pensée. Elle doit connaître les codes et savoir s’en détacher, toute attachée à la voix, au ton et à l’oreille. Elle est vitale.

 

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