LE VERBE CONTRE LA BARBARIE

Apprendre à nos enfants à vivre ensemble

Alain Bentolila – Editions Odile Jacob – 2016

Toujours aussi fan des écrits de Monsieur Bentolila, je vais essayer de vous résumer cet ouvrage en m’attachant au « respect que l’on doit au texte et à son auteur ».

Avant-propos

L’enfant, avant même d’en avoir conscience, comprend les finalités et mécanismes qui permettent à l’homme de « célébrer le projet de l’homme d’imposer par le verbe sa pensée au monde ». La langue est faite pour parler à tous et peut-être surtout à ceux que l’on n’aime pas. Parole et écriture ont le pouvoir de transformer le monde pacifiquement et l’incapacité de mettre en mots ses idées et ses sentiments conduisent inéluctablement à la violence.

Comment l’enfant en vient aux mots

La soif de savoir est immense chez le jeune enfant. Avant même d’énoncer, sa capacité de comprendre est activée. Elle se développe dans le « goût de l’autre ». Regard et geste sont au service du désir de communiquer. A travers le parent, véritable médiateur, il découvre « le monde à dire ». Puis il découvre le « bruit » des mots, tous ces sons, attachés à un sens. Plus son envie de nommer grandit, plus il articulera avec précision, par tâtonnement. A ce stade, être désireux de le comprendre tout en étant soucieux  de sa bonne acquisition des sons et mots est capital. En découvrant le sens des mots, il va pouvoir différencier ce qu’il nomme et ce qu’il voit. « … s’estompe le contour des objets concrets et s’ouvre l’univers des idéalités sémantiques », en affrontant l’arbitraire des mots.  Peu à peu, s’éloignant du geste et regard, le monde et ses interprétations s’élargissent. La syntaxe (mise ensemble de mots) arrive : là encore, un accompagnement attentif est indispensable à la réussite des acquisitions et pousse vers « la distance » et l’inconnu ».

« Ce défi, un enfant ne pourra pas le relever tout seul : il aura besoin de médiateurs qui lui rappelleront sans cesse qu’au jeu du langage, c’est l’étranger qui est son partenaire privilégié et l’étrange son sujet d’élection. »

Ce qui motive avant tout l’enfant qui apprend à parler, c’est la conviction de gagner « un peu de pouvoir sur le monde et sur les autres ». L’enfant va s’affirmer, va chercher à être compris et il faudra lui confirmer quand il est effectivement compris et surtout ne pas hésiter à l’informer quand il ne l’est pas car cela permet à l’enfant d’apprendre que la langue est importante pour communiquer avec un autre qui ne vit pas et ne pense pas ce qu’il vit et pense.

Ceci acquis, on va apprendre à lire. Et « en matière de lecture, il n’y a pas de mieux, il n’y a que du juste ». Il va falloir apprendre le respect au texte et l’intérêt de la lecture. Encore et toujours, les parents médiateurs jouent un rôle fondamental. La lecture et sa capacité  d’éveil sont un puissant moteur de construction de l’enfant. Et la grammaire dans tout cela : une simple « mise en scène » dans le jeu entre le sens d’un mot et sa fonction. L’organisation des phrases, le sens des mots y conduisent doucement mais efficacement. « Il faut créer très tôt cet amour des mots nouveaux, ce désir de la saveur lexicale singulière que l’on goûte parce qu’elle est singulière, parce qu’elle est rare, parce qu’elle nous vient d’un autre. »

Pour faire face à l’insécurité linguistique, les parents doivent être vigilants. « Etre parent, c’est être conscient que la maîtrise de la langue conditionne le destin scolaire et le destin social de ses enfants ; c’est prêter aux conditions de » son développement une attention sans faille faite d’autant de » tendresse que de fermeté. »

Quand l’école prend le relais

Notre société évolue. Il ne s’agit pas de juger cette évolution mais de constater ce qui n’a pas été mis en place pour favoriser cette évolution : l’enfant a perdu beaucoup de ses médiateurs : grands-parents moins présents, parents surchargés de travail. Il est poussé de plus en plus tôt à l’école. C’est à l’âge ou l’acquisition du langage se concrétise que l’enfant est poussé à l’école. Mais l’école n’a pas évolué et ne sait pas remplacer les médiateurs d’antan. « Nous devons donc avoir pour l’école maternelle française une grande ambition : elle doit réhabiliter au plan sémiologique et culturel une part importante des enfants qui lui sont confiés et changer ainsi pour beaucoup leur destin scolaire. » Il faut donc une structure adaptée (pas plus de huit enfants pas classe) et une formation appropriée donnée aux enseignants. Ceci a un coût, mais nous ne pouvons pas faire l’économie de cet investissement !

L’école fut longtemps un cadre très défini d’attendus et de codes. ce cadre n’est pas adapté à la large ouverture que l’école connait maintenant et les conséquences de ces changements non accompagnés sont la « constitution de ghettos scolaires, l’ouverture de voies cachées de relégation et la tolérance des couloirs honteux de l’illettrisme que traverse aujourd’hui notre école. »  Deux camps s’affrontent : ceux attachés au patrimoine littéraire,, persuadés que sa puissance et sa beauté forment adhésion, oubliant qu’une bonne partie de la population n’en a plus les moyens linguistiques. Et il y a ceux qui prônent une révolution culturelle, qui supprimerait l’école uniquement soucieuse de reproduction sociale mais oublierait d’enseigner le goût du beau et du vrai. Donc aujourd’hui, nous voici dans « la démocratisation du système scolaire » qui ne consiste en fait qu’à maintenir le plus grand nombre possible d’élèves, le plus longtemps possible  … Une école faite de mensonges et de promesses non tenues. Tout effort de transmission est bloqué par une faille linguistique et culturelle. Cette faille est d’autant plus infranchissable que la règle de tous les médias est la gloire du déballage intime. Pas de place à la pudeur scolaire. Commence alors un jeu de miroir effroyable entre celui qui fait l’effort de montrer ce qu’il est, un être qui en fait n’a pas sa place dans l’école. Tout l’enjeu : « réussir à construire une culture scolaire à la fois vivante et ambitieuse : celle qui ne les nie pas et qui ne se renie pas. » Ceci se joue très tôt, très vite, il faut familiariser l’enfant au texte. Et plus encore lui faire percevoir toutes les libertés que le textes offre. 

Apprendre à lire, c’est apprendre à capter les règles conventionnelles qui régissent le code écrit. L’identification des mots doit être précise et complète. Plus l’enfant aura de vocabulaire avant d’apprendre à lire, plus cet apprentissage sera facilité car le déchiffrage de mots inconnu fait appel à ce dictionnaire mental. C’est le rôle fondamental de la Maternelle : nourrir le stock lexical des enfants. La bataille de la lecture se gagne avec deux objectifs distincts : la découverte grapho-phonétique et la découverte des perspectives de la lecture maitrisée. Les deux objectifs ne sont pas toujours atteints en même temps et pas par tous au même rythme. Cette bataille ne se joue pas qu’en CP.  « L’avenir de lecteur et plus généralement, la réussite scolaire de bien des élèves dépendront donc de la capacité de notre école maternelle à poser les termes d’une relation plus lucide et plus confiante avec la langue orale et écrite. »

Une fois les mécanismes acquis, il reste à comprendre ce que l’on lit. Ceci se fait au troisième cycle et le collège conduit à la lecture adaptée à chaque discipline. 

Il est important de savoir respecter la langue maternelle. L’Histoire coloniale nous démontre les ravages subis par ceux qui ont été coincés entre une langue maternelle socialement marginalisée et une langue dominante » restée inaccessible à beaucoup ; un taux d’analphabétisme déplorable. « L’école doit mettre tout en œuvre pour distribuer de la façon la plus équitable le pouvoir linguistique ; celui qui permet de se défendre contre la tromperie, les mensonges et la propagande. » … « l’école est le lieu où l’on forme intellectuellement des enfants à affronter le vrai monde, on ne les y prépare pas à évoluer dans un décor folklorique de carton-pâte. »

Le cas du Maroc, où l’enfant parlant l’arabe dialectal se trouve propulser dans l’école de l’arabe classique, illustre ce qu’est l’insécurité linguistique généralisée ; les mots écrits n’ont rien à voir avec les mots utilisés à l’oral. Le problème est encore plus grand quand l’enfant parle berbère. « Disons-le clairement : lorsqu’un enfant arrive » aux portes de l’école, le devoir de cette école est de l’accueillir dans la langue qu’il parle et de lui apprendre à lire et à écrire dans la langue dont il possède la maîtrise. »

L’école a échoué. Elle n’a pas su allier le respect et l’exigence coincée entre ceux qui défendent une langue scolaire normée et immuable et ceux qui désirent l’égalité de toutes les langues. Bilan, les enfants sont perdus, n’ayant pas appris à se défendre intellectuellement, proie de n’importe quel gourou.

Le défi de l’école d’aujourd’hui : sortir les enfants silencieux de leur silence, qui n’a rien d’une maladie, par un accompagnement long et patient.

Quand les mots viennent à manquer

Dans le choix du parler juste, ou du parler beau, du pur et du pertinent, seul vaut l’ajustement pertinent des moyens dont nous disposons aux attentes d’un auditeur particulier et aux exigences d’une situation particulière.

Ne pas utiliser trop de mots, ni pas assez, ne pas les choisir trop flous…. Mais il faut aussi tenir compte de trois facteurs : l’information, la fréquence et le coût. Un mot trop fréquent perd du sens. Un mot s’use aussi, ou s’adapte (Ciné, Cinéma, Cinématographe). Un mot est d’autant plus lourd qu’il est précis. Toute la gamme permet le bonheur de jouer avec les mots, les effets recherchés. D’où l’intérêt du mot juste.

Force est de constater que nous avons laissé des ghetto se créer, où le langage est réduit, réducteur voir agressif faute d’être confronté à un univers plus large. Cette impuissance linguistique n’est en aucun cas le résultat d’un choix culturel ou communautaire : elle est la conséquence d’une exclusion et d’une marginalisation subies.

Faut-il craindre l’innovation ? Sans doute, si celle-ci n’est qu’une simplification flou de ce qui existe déjà. Un nouveau mot, mis à toutes les sauces (cool) perdant son pouvoir d’information. « Mots de la communion plutôt que mots de la communication. » 

Existe-t-il un trésor de la langue française sans cesse renouvelé et disponible pour tous ? Ceux qui maîtrisent les subtilités de la langue vont en effet « encanailler » de petites perles de banlieue sans vraiment enrichir leur langage.

C’est en effet le degré d’ambition sociale que l’on nous autorise qui règle notre envie et notre capacité de conquérir le verbe.

Il faut comprendre combien parler est une chance, une promesse  d’influence le monde pour avoir envie de parler. or, plus son mode est réduit, plus en sortir fait peur et moins on maîtrise le verbe. Moins on sort, plus on se cantonne au connu, moins le besoin de s’exprimer est utile. Le règne du flou, de l’imprécis s’installe. faisant perdre leur sens aux mots sans vraiment leur en donner de nouveau.

Pas question de mépriser ce langage « mais il n’est pas non plus question, au nom de je ne sais quel droit à la différence (ou à l’indifférence), d’ignorer qu’il prive ceux dont il est le seul instrument de parole d’exercer leur droit légitime de laisser sur les autres une trace singulière. »

La question est donc : comment transmettre ces outils linguistiques indispensables et sans lesquels on sombre dans la violence ? Car, si on ne parvient pas s’exprimer, se faire comprendre pour résoudre pacifiquement une question, on s’abandonne à la violence. Sans instruments permettant de prendre de recul, d’analyser, il devient facile de suivre n’importe quel faux prophète.

Il ne faut en aucun cas oublier l’exigence de la langue qui est de rassembler. Le verbe qui nous permet de réfléchir nous sauve de toute passivité, toute manipulation.

La culture du pré-dit, l’attrait du prévisible devenu élément principale de beaucoup de productions audiovisuelles tue le désir de découverte, le goût de la conquête.  Il ne s’agit plus de communication mais d’acceptation, ce qui est particulièrement dangereux. La même chose se produit dans le discours politique qui ferme progressivement les « portes de la critique. » Un discours construit sur la nominalisation(fabriquer un nom à partir d’un verbe), l’utilisation de la voie passive et l’exclusion des compléments circonstanciels. Ce discours souhaite vous couper toute envie de poser des questions ! Mais ce n’est pas une raison pour ne pas se rebeller et chercher à en savoir plus.

« Etre capable de vigilance et de résistance contre toutes les utilisations perverses d’un langage, être prêt à imposer ses propres discours et ses propres textes en accord avec sa juste pensée, voilà ce que l’on doit à un enfant si l’on veut qu’il contribue à donner à ce monde un sens honorable. »

Imposer son intelligence au monde

Grace au verbe, on va au delà du perçu, passant du « qu’est ce que c’est  » à « pourquoi les choses sont ce qu’elles sont ». Grâce à la grammaire, on accède à ne représentation globale cohérente. Elle lien les mots au gré de l’imagination sans fin des hommes.

« Toutes les langues du monde ont la même ambition : permettre à l’homme d’être l’interprète du monde et non d’en être le miroir fidèle. »

Les langues témoignent de l »a volonté de groupe d’hommes d’imposer au monde leur pensée spécifique. »  Mettre en mot, c’est penser, c’est ordonner, c’est analyser. A chaque étape, des moyens linguistiques de plus en plus élaborés.

Toutes les langues ont voulu  répondre aux ambitions des hommes qui voulaient comprendre le monde; elles ont toutes chercher à dépasser la simple perception, le visible, le présent ; et elle a toujours été transmise.

Nous nous devons de respecter le verbe, la langue. Ne pas la laisser aux usurpateurs qui pervertissent les discours. Pour cela, il faut refuser les affirmations radicales et les explications définitives. le « partout » et « toujours » ne doivent pas être dévoyés : ils doivent être prouvés.

Il faut pousse la langue au plus loin. Elle n’est pas faire pour celui qui nous aime et nous comprend si bien. Il ne faut jamais craindre de donner une ambition élevée à la parole.

« En bref, c’est en mettant la distance et la différence au cœur même de l’usage du verbe que l’on trouve le goût des mots nouveaux et rares, que l’on s’empare des structures moins fréquentes et par là, plus précises. »

Prendre la parole impose des droits et des devoirs. C’est laisser une trace dans l’intelligence de l’autre et ce n’est pas sans conséquence. C’est un échange car l’autre possède aussi ce pouvoir. C’est aussi une prise de risque car toute parole est soumise à interprétation et il faudra être mobiliser pour que cette interprétation soit au plus près de la pensée énoncée. Sans respect des droits intellectuels de chacun, la moindre frustration peut engendre la violence.

« Une langue ne se définit pas par la quantité de mots dont elle dispose, mais par sa capacité à imposer au monde l’intelligence de ceux qui la parlent, leur permettant ainsi de le comprendre et de le transformer. »

C’est bien le verbe, qui nous transformant de créatures en créateurs, qui est le propre de l’homme.

Le verbe et le sacré

Dans une lecture, le désir d’être compris de l’auteur est aussi grand que celui de comprendre du lecteur. Il s’agit d’un équilibre entre interprétation personnelle et prise en compte des conventions du texte.

Le danger est réel quand la langue, interdite de signification, n’est plus qu’un cri derrière lequel on se groupe. Priver la langue de son sens, qu’elle devient un ânonnement, c’est ouvrir la porte à l’obscurantisme.

Drôle de rapport que celui qui uni le verbe au sacré : sans le verbe, pas de révélation mais ce verbe se distingue rigoureusement du profane. De ce rapport ambiguë peut naître bien des dérives. Rien ne vaut, dans le domaine du sacré aussi , le questionnement et la recherche de son intime conviction.

« L’insulte faite au verbe rejoint alors l’insulte faite à la vie : le verbe dévoyé sert le geste meurtrier ; asservissement de l’intelligence et négation de la valeur de la vie ». 

« Etre humain, c’st refuser par l’usage contrôlé du verbe la fatalité de la haine et du meurtre ; être humain, c’est transmettre la vertu pacifique du verbe à nos enfants afin qu’ils aient une chance de bâtir un monde qui, mieux que le nôtre, saura résister à la tentative de la barbarie.

***

En espérant que ce résumé soit fidèle et en précisant que bien que ce soit une aberration de la réduire à un somnifère car la lecture exige vigilance, je lirai à mes petits-enfants une histoire tous les soirs, comme je l’ai fait avec mes enfants car c’est une porte ouverte sur de jolis rêves…

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